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1 – Les miches au crabe

(Poisseuse comme un chat noir, résistante comme un cafard) L’histoire d’un cancer et de la nana qui vit autour.

Il prenait sa douche je crois. À moins qu’il ne se lavait les dents ? Je sais, je sais, pour vous c’est qu’un détail mais pour moi… Non mais pour moi aussi en fait. Bref, j’ai croisé mes deux mains sur la poitrine, comme je le fais tous les soirs inconsciemment depuis probablement des années. Et puis j’ai senti comme un truc chelou dans mon sein. Une boule dure. Pas vraiment une boule d’ailleurs, une forme bizarre. J’ai palpé, palpé encore, palpé toujours. Putain mais… MAIS C’EST QUOI CE TRUC ?! En une fraction de seconde ça a été Hiroshima et Nagasaki dans ma tête : des années d’hypocondrie contenue se sont fait violemment percuter par des centaines de souvenirs de spots de prévention.

Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça.

Bon allez, calmons-nous… C’est peut-être que dalle que je me suis dit. J’ai quand même appelé Mamour, histoire qu’il me pelote les seins lui aussi et me rassure. Mamour est arrivé, a peloté, a statué : « Ah ouais, ça craint. »

« Aaaargh ! » que je lui ai répondu.

Comme nous vivons dans le Lot-et-Garonne et que le Lot-et-Garonne en ce moment, c’est un peu un désert médical, je n’ai pu avoir un rendez-vous chez notre médecin de famille qu’une semaine plus tard. Autant te dire que mon stressomètre a adoré. J’étais donc là dans son cabinet, en train de me congratuler intérieurement de ne m’être pas trop emballée durant cette folle semaine de suspense et d’avoir même un peu réussi à me sortir ce truc-là de la tête. Mais je t’avoue, j’attendais quand même avec impatience qu’elle m’examine les nibs et me refasse sa tête résolue de l’autre jour, genre OK, tu vas passer une écho, mais c’est juste pour que tu arrêtes de flipper ta race pour rien.

Elle a bien prescrit une écho mais elle n’a pas fait sa tête blasée de d’habitude. Elle m’a plutôt demandé s’il y avait des antécédents dans ma famille (« Euh non, aucun… ») et aussi de lui rappeler mon âge (« Ben 32 ans… »). Elle m’a souri gentiment et m’a dit que c’était quand même rare les trucs vraiment sérieux à mon âge. J’étais à moitié rassurée.

3 octobre 2016 – J’étais là, posée sur le pieu en attendant Benoît.

Quinze minutes plus tard, j’étais en tête à tête avec une charmante jeune femme. Elle en blouse blanche, moi à moitié à poils, vergetures au vent, seins délicatement compressés dans la mammographeuse (même principe que la photocopieuse, oui…) Un grand moment de solitude donc. Puis de nouveau, rencontre avec le toubib de plus tôt. Il a regardé les clichés pendant un moment, toujours avec ses bruits de bouches chelous et pas du tout rassurants (« Mais ACCOUCHE BORDEL !!!! ») et m’a dit qu’il ne pouvait toujours pas en dire plus et qu’il n’aimait pas trop ce qu’il voyait. Là, mon sang s’est figé. Il m’a demandé de revenir une semaine plus tard pour une biopsie.

Tritouillage time, baby

C’était donc parti pour une heure de tritouillage. L’opération en elle-même n’est pas très douloureuse, surtout avec l’anesthésie. Mais ce n’est pas super agréable non plus. Surtout qu’avec ma chance de chat noir, le produit anesthésiant a arrêté de faire effet en plein milieu de la séance. Puis une fois le prélèvement fait, on a envoyé tout ça au labo et on a attendu.

« Mais du coup, quand est-ce que j’aurai les résultats ? » leur ai-je demandé.

Le toubib m’a répondu la semaine prochaine, l’assistante a dit dans une dizaine de jours et la secrétaire d’ici la fin de la semaine d’après. Au final, j’ai eu les résultats plus de deux semaines plus tard. En tout, entre le moment où j’ai senti la grosseur la première fois et les résultats finaux, il s’était donc passé plus d’un mois.

Un.Putain.De.Long.Mois.

Et puis il y a eu le fameux coup de fil.

Ce n’était pas à elle de m’annoncer ça. Un médecin traitant n’a pas la formation pour. Il existe désormais un dispositif d’annonce et d’accompagnement pour ce genre de pathologie. Seulement voilà, l’autre médecin, celui de la biopsie était parti en vacances entre temps. C’est donc tombé sur elle. Quand elle m’a appelée ce matin-là pour me demander de passer dans l’après-midi, au son de sa voix, j’ai su que ce n’était pas bon.

Lors de la consultation, ses mains tremblaient, elle prenait nerveusement une feuille de soins comme pour écrire, mais n’écrivait rien, la reposait, la reprenait. Elle n’osait pas me regarder dans les yeux non plus. Pas une seule fois elle n’a prononcé le mot cancer. Elle m’a expliqué en deux mots que les résultats n’étaient pas bons et qu’il fallait opérer.

« Mais qu’est-ce que c’est ?
– Un carcinome
– Mais c’est quoi un carcinome ?
– Une tumeur… une tumeur maligne. C’est pour ça, on va l’enlever. Très vite. »

Elle m’a aussi parlé de radiothérapie, d’une trentaine de séances qu’il faudrait faire tous les jours. J’avais des larmes plein les yeux et pourtant j’étais très concentrée sur tout ce qu’elle me disait, sur le moindre de ses gestes. J’arrivais plus ou moins à contenir l’élan de panique et la crise de larmes qui montaient de concert.

Puis en partant, je lui ai demandé des nouvelles de son petit garçon, lui-même atteint d’un cancer et à peine plus âgé que mon fils. Elle m’a expliqué qu’il n’était pas tiré d’affaire et qu’il lui restait encore une opération. Puis elle m’a carrément pris dans ses bras, les yeux pleins de larmes et elle m’a dit : « Si lui peut se battre contre un cancer, vous aussi. Votre petit a besoin de sa Maman. »

Quand elle a fermé la porte, j’ai fondu en larmes.

A 32 ans, on m’a diagnostiqué un cancer du sein. Passé le choc de l’annonce, je me suis dit qu’il n’y avait pas de raison pour que ça ne fasse pas une bonne histoire à raconter. Parce que d’expérience, je sais qu’une mésaventure se vit différemment lorsqu’on a un public à faire rire. Et vous savez quoi ? Le rire, c’est le meilleur remède contre la maladie.